LONDON (J.)


LONDON (J.)
LONDON (J.)

Il n’est guère de destin posthume plus insolite que celui de l’œuvre déconcertante de Jack London, qui se proclamait l’écrivain le plus célèbre et le mieux payé de son temps. Les pays socialistes admirent encore le défenseur du peuple; ailleurs on ne se souvient que du bestiaire prodigieux qu’il inventa et du secret plaisir que peut éveiller à douze ans la lecture de récits où le sang coule en abondance. Tout aussi déroutante, sa vie brève et mouvementée est à l’image d’une Amérique en pleine mutation au seuil du XXe siècle, où la classe ouvrière mène des combats d’une violence sans précédent. Très tôt, il s’engage dans la lutte contre une société dont il incarne cependant toutes les contradictions. Enfant gâté d’un public qu’épouvantent ses appels enflammés à la révolution, enfant terrible du Parti socialiste qu’afflige l’incohérence têtue de ses propos, il demeura insensible à toute critique, obstiné à la poursuite de ses chimères, et finalement incapable de résoudre ses conflits autrement que par le suicide.

L’exploration du monde

La vie mélodramatique de John Griffith (dit Jack) London débute à San Francisco. Fils naturel d’un astrologue itinérant qu’il ne parviendra pas à connaître et d’une spirite impénitente qui veut se suicider avant sa naissance, il reçoit le nom de son beau-père, London. Jamais il n’oubliera sa bâtardise, et une enfance misérable qui le conduit à l’usine dès l’âge de treize ans. Son éducation formelle se limitera à des études primaires, suivies tardivement d’une année de lycée et d’un semestre à l’université de Berkeley.

Très tôt, «l’humiliation d’être pauvre» éveille en lui cette frénésie de réussite, credo de la société qu’il dénonce: il lira tous les livres et parcourra le monde. À vingt-deux ans, il décide de devenir écrivain, comme il s’était improvisé chasseur de phoques au Japon, chemineau sur les routes du Canada et des États-Unis, chercheur d’or en Alaska. Il a découvert le marxisme, l’évolutionnisme et la philosophie allemande, il a adhéré au Parti socialiste qu’il représente deux fois comme candidat malheureux à la mairie d’Oakland. Il connaît des débuts difficiles, mais, au retour d’un bref voyage en Europe, le triomphe de The Call of the Wild (L’Appel de la forêt , 1903) inaugure une suite de romans à succès et de brillants reportages (guerre russo-japonaise, révolution mexicaine), que soulignent les scandales déchaînés par son divorce et son remariage, ses conférences révolutionnaires dans les universités et ses prodigalités extravagantes. Durant ces années de notoriété, il reprend ses vagabondages, où l’entraîne une quête inlassable d’un paradis perdu. Le dernier mirage le ramène en Californie, où il entreprend d’établir une communauté utopique et féodale qui démontrera au monde les vertus du retour à la terre. L’incendie qui détruit la somptueuse «maison du Loup» à la veille de son achèvement aura raison de son énergie, déjà entamée par l’indifférence croissante de ses éditeurs. Quelques mois avant sa mort, il rompt avec le Parti socialiste et, après une dernière croisière à Hawaii, il se suicide dans son ranch californien de Glen Ellen.

La mise en œuvre

Jack London ne cessera d’afficher une conception mercantile de son métier et de s’imposer un travail forcé qui produira plus de quarante volumes à la cadence de mille mots par jour. Il n’en est pas moins un maître de l’imaginaire, et peut-être le seul «écrivain du prolétariat» (pour le citer) de la littérature américaine. Son expérience désordonnée revit au fil d’une œuvre inégale, dominée par la double exigence de décrire l’horreur d’une condition dont il veut libérer l’homme et de satisfaire un désir de fuite qui lui commande d’y échapper. Plus que dans ses essais et les articles qu’il donne à la presse socialiste, il impose la force de ses convictions dans The People of the Abyss (Le Peuple des abîmes , 1903), témoignage impitoyable sur les quartiers pauvres de Londres, et surtout dans The Iron Heel (Le Talon de fer , 1908), chef-d’œuvre de la science-fiction politique où, avec une lucidité saisissante, il anticipe la terreur nazie. Mais son capital le plus fructueux reste ses nombreux romans et nouvelles de l’Alaska ou de la mer, comme White Fang (Croc-Blanc , 1906), Love of Life and Other Stories (Amour de la vie , 1907), et The Sea Wolf (Le Loup des mers , 1904), dont plusieurs seront portés à l’écran. À partir de 1910, il tente de reconquérir la faveur d’un public qui lui échappe. Il écrit sans succès pour le théâtre et le cinéma naissant; ses intérêts du moment pour l’agriculture, puis la psychanalyse, lui inspirent ses derniers romans, tous voués à l’échec, sauf John Barleycorn (Le Cabaret de la dernière chance , 1913), confession pathétique de sa lutte contre l’alcool. Ironiquement, c’est à son amour pour les animaux qu’il devra, après sa mort, l’ultime gloire de lancer une croisade contre le dressage des chiens savants lors de la publication de Michael, Brother of Jerry (Michael, chien de cirque ) en 1917.

Les métamorphoses de l’aventure

Artisan besogneux d’un langage dont il a retracé dans son roman autobiographique Martin Eden la difficile conquête, London s’inscrit dans la grande tradition orale de l’Ouest par ses remarquables qualités de conteur. S’inspirant de Conrad et de Kipling qu’il admire, il se veut théoricien de l’exotisme, mais, dans ses plus belles pages, les modes de perception et d’interprétation du réel évoquent Thomas Wolfe ou Hemingway.

Narrateur prolifique, il livre à ses lecteurs une matière brute où l’apparente diversité du décor et des personnages hauts en couleur ne peut masquer l’impuissance à concevoir d’autre protagoniste que lui-même et la schématisation dérisoire des rapports humains. Seule lui importe la force d’impact de l’événement dans cette chronique de l’action où, de tous les affrontements, le plus éclatant est celui qui oppose l’homme ou la bête solitaires à la nature. S’établit alors toute une série de rapports entre l’animé et l’inanimé, qu’il donne à voir avec la minutie du technicien de la mer ou du Grand Nord, mais où chaque détail tisse un réseau d’images et de correspondances à références multiples; cette économie de moyens contraste avec la grandiloquence pesante des discours explicatifs proliférants. C’est là que se révèle l’ambivalence fondamentale de cette œuvre qui est à la fois exaltation de la vie et fascination de la mort. Par-delà les histoires qu’il raconte, s’élabore une autre histoire, surgie d’un lieu hors du temps et de l’espace, lieu incertain où se déploie une vaste allégorie de la peur, de la faim et de la cruauté, lieu symbolique du manque absolu dont la représentation la plus adéquate est le désert blanc de l’Alaska, point de rencontre privilégié de ses errances et de ses obsessions.

Cependant, une des fonctions essentielles de l’Aventure est aussi de dramatiser la réflexion scientifique et philosophique et d’assurer l’étroite fusion du narratif et de l’idéologie. Plus visionnaire que polémiste, London s’abandonne aux excès d’un didactisme terroriste, irritant par ses naïvetés puériles, irrésistible par sa ferveur inquiète. Mais sa pensée, toujours subjective, reflète l’incohérence de choix passionnels qu’il prend pour la synthèse de ses lectures enthousiastes d’autodidacte. Avec la même sincérité et la même ardeur, il dénonce l’impérialisme anglo-saxon, et les menaces du «péril jaune», se fait le champion des opprimés et le chantre de la «bête blonde aux yeux bleus», soutient successivement les insurgés de Mexico et l’intervention américaine. Bien qu’il ait refuté, dans un des essais de War of the Classes (La Guerre des classes ), des théories qui feront la fortune de ses récits populaires, il cède insensiblement à l’envoûtement de sa propre rhétorique. Autour du thème central de la lutte pour la vie s’organise un univers primitif et baroque où s’enchevêtrent contes et légendes darwiniens, fablet nietzschéennes et paraboles marxistes, où il finit par identifier le révolutionnaire au surhomme et le socialisme à une doctrine visant à assurer la domination des «races supérieures».

«J’ai toujours été un extrémiste.» C’est ainsi que London se définit; il est en effet l’homme de toutes les générosités et de tous les aveuglements, extrême dans ses enthousiasmes et son pessimisme, épris de sa force, acharné à se perdre, soucieux avant tout de rester fidèle au personnage qu’il s’est choisi. De l’enfance qu’il dit n’avoir jamais connue, il ressuscite l’angoisse et les fantasmes de toute-puissance; sa mythologie personnelle signifie la nécessité du courage face à un monde corrupteur et corrompu, où l’artiste perverti et l’homme désabusé qu’il est devenu apparaît comme le héros d’une tragédie américaine exemplaire.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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